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 Un merveilleux malheur

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MessageSujet: Un merveilleux malheur   Lun 26 Juin - 22:45

Un merveilleux malheur

En lisant ce résumé, vous découvrirez ce qu’est la résilience et verrez qu’il est possible de retrouver goût à la vie après avoir vécu l’enfer.

Vous découvrirez aussi que :

- face à la souffrance, certains s’en sortent mieux que d’autres, car ils choisissent de se battre ;

- des facteurs tels que le tempérament de l’enfant, le climat affectif des premières années et un entourage bienveillant favorisent la résilience ;

- le rêve, l’humour et la créativité sont des armes efficaces face au malheur ;

- la société est accusée de faire la sourde oreille quant aux plaintes des blessés, qu’elle réduit souvent au silence.

Un malheur peut-il être merveilleux ? Boris Cyrulnik, psychiatre et éthologue, ne le pense pas. Il choisit pourtant d’utiliser cet oxymore pour symboliser la personne blessée, qui résiste malgré les épreuves. Si elle est capable de vivre et de réussir en dépit d’un fort traumatisme, elle devient résiliente. Dans son essai, Cyrulnik prouve qu’il est possible de se reconstruire à la suite d'une expérience traumatisante.

Se reconstruire après un traumatisme, c’est se “tricoter” avec des fils que l’on trouve autour de soi et en soi

Avant de décrire le processus de résilience, Cyrulnik en propose une définition. En physique, la résilience est la capacité d’un métal à résister aux pressions et à reprendre sa structure initiale après avoir été déformé. Appliquée à la psychologie, elle fait référence à la capacité de vivre, de réussir et de se développer en dépit de l’adversité. C’est à travers l’itinéraire de personnes meurtries par des guerres et génocides, abandonnées, orphelines, détenues dans des camps de concentration ou encore victimes de maltraitance — violences physiques, sexuelles ou psychologiques — que Cyrulnik amène le lecteur à appréhender concrètement la résilience.

Le psychiatre revient d’abord sur la mémoire : que conserve-t-elle d’une expérience violente ? Il constate qu’un enfant et un adulte n’assimilent pas un traumatisme de la même façon. En effet, l’enfant se souvient de détails très précis, teintés d’émotions ; l’adulte, quant à lui, recompose le passé grâce au contexte dans lequel s’inscrivent les faits. Pour éviter que l’enfant ne garde un souvenir traumatisant – auditif, visuel ou tactile –, il lui faut le représenter à une autre personne par le biais d’un dessin ou d’un récit. Partager est en effet une manière de redevenir maître de ses émotions.

L’Homme est un être psychologique, et non logique ; c’est pourquoi il donne à chaque événement un sens personnel, intime, qui dépend de son milieu et de son histoire. Ainsi, un internement en camp de concentration peut-il être vécu comme une condamnation à mort ou un retour à la vie. Pour illustrer ce paradoxe, Cyrulnik cite l’exemple d’un petit garçon soulagé de retrouver une vie sociale dans un camp après six mois passés dans une pièce, certes à l’abri de l’ennemi, mais privé de tout contact.

Les traumatismes sont donc vécus différemment pour chacun : il existe aujourd’hui des échelles d’évaluation du stress qui permettent de classer les épreuves, la mort du conjoint étant placé sur l'échelon le plus élevé — le résultat reste néanmoins approximatif. La notion de résilience quant à elle est plus pertinente, car elle ne classe pas : elle aide à comprendre comment un coup est encaissé. Tel un tricot, elle noue deux laines, l’une développementale, l’autre, affective et sociale ; ce maillage contraint l’être humain à suivre un itinéraire, parfois chaotique.

Un facteur est particulièrement favorable à la résilience de l’enfant : son environnement affectif

Qu’en est-il des orphelins contraints à la liberté ? Ils souffrent, tout comme les exilés déracinés. Néanmoins, une guérison reste possible.

Que nous connaissions nos origines ou que nous les imaginions — certains se disent descendants d’Untel ou de telle grande famille — il est possible de s’y raccrocher et de s’identifier à elles. Un orphelin ne le peut pas, mais est libre de s’inventer un passé et un avenir. Il se raccroche à des souvenirs : une image de ses parents jeunes, un objet a priori banal, qui lui rappelle son père ou sa mère et qui devient pour lui un trésor inestimable (cet objet est comme un point d’ancrage qui lui donne force et espoir).

Quant aux migrants, coupés de leur passé, déracinés, ils deviennent rapidement très anxieux. Deux façons de les accueillir sont particulièrement néfastes :

- l’isolement, c’est-à-dire le repli sur soi, en communauté restreinte, les amène à développer des troubles psychiatriques et rend leur socialisation difficile ;

- l’assimilation, qui consiste à retirer aux déracinés leur mémoire et à leur demander d’être comme leurs hébergeurs, les prive de leur véritable identité et fait d’eux des assistés.

Accueillir des migrants en favorisant la coexistence de deux cultures et le bilinguisme est par conséquent une solution plus appropriée. En effet, un migrant qui parle deux langues est mieux intégré et rencontre moins de problèmes de santé.

Les blessés, orphelins ou exilés, peuvent cicatriser, l’école et le travail devenant de véritables lieux d’insertion. Par exemple, à moins d’être rendu vulnérable par une maladie, l’enfant peut trouver la force de se battre au sein d’un environnement favorable. C’est seulement après avoir atteint six ans qu’il s’identifie comme survivant, vainqueur de la mort et c’est dans le regard des autres qu’il prend conscience d’avoir échappé au pire. Cyrulnik rappelle que la notion de survie n’est pas naturelle chez l’enfant : elle implique qu’il pense avoir été sur le point de mourir. En outre, il se sent coupable d’avoir tué la mort, sentiment fréquemment éprouvé par les survivants. À cette culpabilité s’ajoutent la fierté d’avoir été le plus fort, la sensation de vivre sur le fil du rasoir et une sérénité, traduite par le don de soi. Il apparaît donc que l’enfant résilient se sent à la fois coupable et innocent ; il s’invente un tribunal pour se donner la possibilité de se défendre et de se justifier.

Cyrulnik compare l’enfant blessé à un oxymore ; en lui se mêlent culpabilité et innocence, honte et fierté de s’en être sorti, lâcheté et héroïsme : il se persuade qu’il aurait dû mourir avec ses proches au lieu de survivre. Là encore, l’entourage joue un rôle primordial : l’attitude de l’enfant-héros est suspecte. S’il est admiré, il est aussi jalousé des adultes, qui mettent en doute sa sincérité.

Tous les traumatismes ne laissent pas les mêmes traces

Un traumatisme brutal, un génocide par exemple, laisse les victimes hébétées, engourdies dans leur tête et dans leur corps. Ce choc est pourtant moins destructeur qu’un traumatisme chronique et insidieux, tel une série d’humiliations récurrentes. De même, une violence froide est dévastatrice sur un enfant en cours de développement, car elle se raconte moins facilement qu’un traumatisme aigu, et le sentiment de soi est durablement atteint. La haine peut donc provoquer moins de dégâts qu’une violence sourde et froide, même si Cyrulnik précise qu’un enfant déjà fragilisé avant le traumatisme s’en sort moins bien qu’un autre, déjà stabilisé par un lien affectif permanent avec son entourage.

Que peut faire un enfant, dès lors, de ces événements horribles et terrifiants ? Les dessiner. Ce mode d’expression, cette mise en scène du traumatisme est un moyen de juguler ses émotions violentes.

Très sensible à son environnement, l’enfant est une éponge. Si le milieu dans lequel il évolue est terrifiant, le petit “se vide”, comme pour éviter de souffrir d’émotions incontrôlables. À l’inverse, dès qu’un événement heureux se produit, sa réaction émotionnelle est d’autant plus forte qu’il a fait table rase avant : il embrasse ou il frappe, sans préférence. L’adulte joue à ce moment un rôle crucial ; s’il ne voit pas l’enfant comme un monstre, mais comme un être qui n’a jamais appris à gérer ses émotions, il le confiera à un établissement capable de l’aider à transfigurer l’horreur, voire même y découvrir le bonheur.

Le jeune blessé peut aussi s’en sortir s’il a la chance de tomber sur un initiateur, une personne à l’écoute et bienveillante, qui va l’aider à donner un sens à sa souffrance ; une preuve supplémentaire que la résilience se construit bien dans la relation avec autrui.

Quand le traumatisme est provoqué par des proches, qu’il se nomme maltraitance, la lutte contre la souffrance est plus difficile

Des événements extérieurs à l’individu tels qu’une guerre, une maladie ou encore un séisme engendrent des expériences terribles, qu’il est possible d’affronter avec le temps et dans un contexte bénéfique. Toutefois, quand l’agression provient de l’entourage familial, sous forme de maltraitance, il est plus difficile de la combattre.

Cyrulnik rappelle qu’il a fallu attendre les années 1970 pour reconnaître les mauvais traitements infligés aux enfants et les nommer maltraitance. Ainsi, battre un enfant, l’humilier, l’affamer, faire de lui un esclave ou encore le tuer a longtemps été considéré comme acceptable : il était normal de se débarrasser de ceux dont on ne voulait pas. L’évolution de la vie conjugale, liée aux inventions techniques, de la notion même de famille, permettent de mieux comprendre ce qui poussait les parents à se comporter de cette façon à l’égard des enfants. Des familles exclusivement féminines — aux pères aléatoires —, en passant par les mariages arrangés pour respecter la tradition et pérenniser le groupe, aux mariages d’amour où chacun — et non le groupe — est valorisé, tous ces cas de figure influent sur le développement de l’enfant et sa valorisation.

Ainsi, comment parler de maltraitance dans une culture où toute forme de violence est considérée comme normale ? Elle n’est même pas pensée. En revanche, dans une culture où l’enfant a une valeur, elle devient réelle et par là-même, intolérable. Notion récente, la maltraitance est aujourd’hui au cœur des préoccupations de nombreuses associations et étroitement associée à la résilience. Malgré tout, il reste difficile d’admettre que la violence est présente autour de nous.

Existe-t-il une méthode fiable pour aider les enfants maltraités ? Ne sommes-nous pas persuadés, tout comme les professionnels confrontés à cette réalité, que le maltraité maltraitera à son tour ? Heureusement, cette théorie est fausse : des adultes autrefois malmenés sont désormais épanouis ; la société met en lumière les cas tragiques et laisse dans l’ombre ceux qui guérissent. Comment ces derniers parviennent-ils à s’en sortir ?

Des chercheurs ont suivi le parcours de 204 étudiants privilégiés (bien traités) d’Harvard pendant une cinquantaine d’années, de 1938 à 1990. Ils se sont intéressés à leur santé physique et mentale, ainsi qu’à leur devenir social ; parmi les étudiants, 60 ont été heureux, 60 autres ont connu des problèmes psychiques. Qu’ont observé les chercheurs ? Tout d’abord, parmi ces étudiants, ceux ayant connu une enfance très protégée ont eu plus de mal à affronter les épreuves de la vie. Ensuite, les mécanismes de défense rencontrés chez les adultes épanouis sont identiques à ceux d’enfants résilients maltraités : la sublimation, quand l’aspiration est orientée vers des activités artistiques, intellectuelles ou morales, et le contrôle des affects, sans colère, ni désespoir, ni violence. Enfin, altruisme et humour ont été leur passeport pour le bonheur. Ces conclusions prouvent qu’un enfant résilient maltraité peut, lui aussi, à chaque étape de son existence, aller mieux ou baisser les bras.

Les enfants malheureux ont souvent des comportements paradoxaux : ils cherchent à être aimés de leurs bourreaux et sont capables d’être blessants envers ceux qui les aident. Le fait de conceptualiser, de chercher à comprendre pourquoi on est traité de la sorte est bénéfique ; cela favorise la “restauration”, tel un tableau abîmé auquel on donne une nouvelle vie.

Ces enfants maltraités sont souvent caricaturés : Cyrulnik tord le cou à ces idées reçues. De même qu’il serait absurde de soutenir qu’un trauma est d’autant plus durable qu’il est précoce, il serait réducteur de prédire une guérison plus rapide aux enfants issus de milieux favorisés. Il s’avère qu’un enfant, vulnérable sur le plan affectif, peut, une fois adulte, arriver à construire une relation de couple sécurisante et durable. Bien entendu, ce résultat requiert beaucoup d’efforts de sa part, mais ils seront payants.

Les structures d’accueil aux enfants blessés jouent un rôle déterminant dans leur devenir

Selon Cyrulnik, opter pour un métier et choisir son conjoint sont les deux décisions les plus névrotiques de la vie, car nous les prenons pendant la période sensible de la jeunesse. Nous puisons nos forces dans notre passé affectif pour nous projeter dans un avenir structuré par nos rêves et le milieu dans lequel nous avons évolué détermine ces choix.

Certains enfants blessés se sont ainsi orientés vers des métiers manuels, car leur structure d’accueil dévalorisait l’école, d’autres vers des métiers artistiques et intellectuels, leur milieu ayant prôné l’abstraction. Ils peuvent aussi se laisser influencer par la représentation du métier, c’est-à-dire la réussite sociale qui lui est associée. Nous sommes en permanence tiraillés entre notre histoire personnelle et celle de la société à laquelle nous appartenons ; plus exactement, nous passons notre temps à tricoter notre vie avec des bouts de laine affectifs, psychologiques et sociaux.

Le regard des autres, le soutien du conjoint, de la famille, même restreinte, d’un éducateur ou d’un collègue facilitent notre tricotage, mais comme le souligne Cyrulnik, la qualité du maillage dépend de ces facteurs et tout événement peut l’altérer.

Écrire sa vie, raconter ses malheurs, est un soulagement

Faire de sa vie un récit, avouer à des lecteurs qu’on ne connaît pas ce qu’on a vécu, est un soulagement : signer son autobiographie est salvateur. Le lecteur, quant à lui, éprouve un sentiment d’horreur et de plaisir à la fois, si l’épilogue est heureux. En effet, la réussite de l’orphelin, de l’enfant battu, etc., transfigure les souffrances passées du blessé et rassure le lecteur.

Qui veut raconter sa vie a besoin d’utiliser les éléments du passé pour le reconstruire. Or, comme vu précédemment, l’Homme ne mémorise pas tous les événements mais seulement ceux qui sont chargés d’émotion. Son cerveau loge donc deux mémoires : la première, sensorielle, et la seconde, celle des souvenirs et du long terme, qui est tributaire de l’entourage et réactivée en permanence. D’ailleurs, la première information dont dispose celui qui raconte sa vie, c’est-à-dire sa naissance, est délivrée par la société, par la famille. Il s’agit donc d’une mémoire extérieure à la personne concernée, mémoire constituée de souvenirs contextuels.

Cyrulnik relate une anecdote, celle d’un petit garçon rescapé d’Auschwitz. Ce dernier éprouve un sentiment de fierté, de tendresse et de loyauté, lorsque le médecin qui l’examine note, à voix haute, la surprenante saillie des os de son bassin. En fait, en entendant les paroles du médecin et en visualisant cette particularité physique, le jeune garçon a le sentiment de continuer à faire vivre, à travers lui, ses parents disparus. Les événements quotidiens du camp, douloureux ou réconfortants, ne sont pas restés dans sa mémoire ; en revanche, les images, racontées et mises en scène sous la forme d’un récit intime, perdurent.

Difficile pour ces enfants revenus de l’horreur d’exprimer clairement leurs souvenirs si intériorisés. C’est pourquoi beaucoup d’entre eux se tournent vers la littérature ou le théâtre pour raconter des histoires semblables aux leurs : c’est l’art de parler de soi sans l’avouer. D’autres s’engagent dans la défense des droits des femmes ou des enfants sans avoir recours à l’écriture ou aux mots.

À qui s’adresse-t-on finalement lorsqu’on se met à nu en racontant ? À quelqu’un susceptible d’apprécier cet aveu ou d’en être incommodé. Si le récit de soi éveille des souvenirs chez l’autre, qui lui aussi se rappelle, il engendre un partage, une rencontre intime. Toutefois, cet aveu peut aussi susciter de la gêne : les auditeurs et lecteurs qui trouvent ces récits impudiques ne se sentent à l’aise que dans des cadres sociaux. Quoi qu’il en soit, se livrer, c’est réconcilier notre moi social et notre moi intime, a priori non racontable et donc redevenir entier.

Oublier ou manipuler la mémoire : méfions-nous de ces deux écueils

Celui qui se souvient et le dit peut assister à la récupération de sa mémoire privée par la mémoire publique, celle d’un groupe, de la religion ou d’un parti politique. Le blessé raconte son histoire, qui peut aussitôt lui échapper. Cette récupération est dangereuse ; elle peut devenir une arme idéologique qui servira à assouvir une soif de vengeance. Il ne faut ni oublier ni manipuler : la seule attitude valable est de comprendre. Ériger une histoire personnelle en mythe est une façon de pétrifier l’avenir et de contraindre à répéter les actes passés. Le blessé porte son malheur en lui, dans sa mémoire individuelle, tandis que les groupes évoluent et attribuent à un même événement une signification différente. Primo Levi, à son retour des camps d’extermination, témoigne dès 1948 de l’horreur qu’il a vécue : “Si c’est un homme” est vendu à seulement 700 exemplaires. C’est en 1987 que les ventes décollent : cent mille exemplaires sont alors écoulés, l’Europe étant devenue friande de ce type de récit.

Manipuler la mémoire est donc malsain. De même, oublier le réel contribue au déni social et émotionnel, quand par exemple on fait taire une deuxième fois des anciens combattants pour des raisons politiques (cf. guerre d’Algérie). Ce déni est défensif et atténue la douleur. Le négationnisme, lui, est intentionnel. Selon Cyrulnik, il permet d’éprouver le bonheur d’être raciste : il s’agit d’une sorte de perte de mémoire collective, qui procure à chacun de ses membres un sentiment d’appartenance agréable, lui épargnant de se mettre à la place des victimes. C’est ainsi qu’on brûle les livres pour réduire au silence les témoins et réécrire l’Histoire (cf. autodafé de livres par les nazis à Berlin en 1933).

La mémoire d’une personne est perméable au contexte dans lequel elle évolue : y sont fixés des événements personnels que l’entourage vient colorer. Elle y fait ainsi coexister un récit personnel intime et un récit extérieur, un témoignage oculaire et institutionnel. Lors d’une commémoration, un ancien combattant qui laisse voir des médailles, évoque la tragédie de la guerre plutôt que sa propre histoire. En fait, il répond à une obligation de mémoire.

Sommes-nous prêts à entendre la vérité ? l’insoutenable ? Nous préférons l’occulter, l’interpréter et créer des mythes que nous mettons en scène. Or, les mythes sont les ennemis de la vérité ; nous devrions nous en méfier : ils peuvent véhiculer de faux souvenirs, la haine ou la vengeance.

Vivre dans l’instant, en faisant table rase des souffrances du passé, ne permet pas d’accéder au bonheur

Vivre au présent sans se soucier de l’avenir, ni revenir sur les événements passés, pourrait être un passeport vers le bonheur : il n’en est rien. L’étude des accidentés de la route, atteints de traumatismes crâniens et victimes d’amnésie, nous fournit de précieux renseignements.

Si la personne est atteinte d’amnésie rétrograde — les événements antérieurs au trauma sont effacés — sa parole est plate et dépourvue de musicalité, ses pensées sont désorganisées : il lui est difficile de donner un sens aux choses.

Un lobotomisé, quant à lui, cesse d’anticiper, de se représenter l’avenir ; il se soumet au présent : il ne peut aller chercher un souvenir pour en composer un récit. Il est libéré de tous — nul besoin de transmettre quelque chose aux autres et d’obtenir en retour une réponse teintée d’émotion, mais il reste prisonnier du présent et n’accède pas au bonheur.

Parler allège la sensation que nous avons de notre corps

Cyrulnik explique que la parole est au corps ce que le papillon est à la chenille : l’un ne peut exister sans l’autre. En perdant la parole pendant quelques heures, on éprouve une sensation de pesanteur et d’enfermement, qui disparaît dès qu’on en retrouve l’usage. Sans la parole, on devient beaucoup plus sensible aux stimuli sensoriels ; cette pesanteur physique et psychique freine l’expression de soi.

Toute victime qui se tait, pour ne pas gêner l’autre, parle quand même, sans l’aide des mots. Son comportement, un objet énigmatique chargé de sens pour elle, est un aveu : les choses aussi parlent. Cyrulnik évoque le “para-dit”, une alternative à ce qui est, pour se libérer d’un secret.

Si le traumatisé souffre, ses proches vivent eux aussi sa souffrance, indirectement

Une personne porteuse d’un secret peut avoir un comportement bizarre, mystérieux ; une attitude, une réaction, un objet peuvent la trahir. Sans le vouloir, silencieusement, elle transmet en héritage ce secret, ce fantôme familial, ce trouble à ses proches.

La majorité des enfants de déportés admirent leurs proches, tandis que quelques-uns s’en méfient. S’identifier à ses parents martyrs conduit à se dévaloriser soi-même ou génère un désir de revanche ; ne pas s’identifier à eux amène les enfants à éprouver de la honte et de la culpabilité. Dans les deux cas, s’ils veulent vaincre leur malaise, ils doivent renforcer leurs représentations, c’est-à-dire surmonter l’idée qu’ils se font des horreurs subies par leurs parents. Les chercheurs ont ainsi constaté que le blessé est biologiquement mieux armé pour affronter les épreuves, tel un champion entraîné à encaisser les chocs. De plus, il garde tout au long de sa vie une trace qui le rend hypersensible au même genre d’événement. Quant au proche du blessé, il reçoit un stress informe, transmis par le traumatisé ; le fait de ne pas savoir contre quoi exactement il doit lutter le rend anxieux. L’un a dû affronter le réel, l’autre, un fantôme : c’est bien là toute la différence.

Partager ses blessures avec ses proches produit chez ces derniers une altération : ces aveux n’ont donc rien d’anodin et peuvent faire souffrir. Ils deviennent même des agressions lorsqu’ils sont extorqués ; un enfant battu par sa mère préfèrera mentir sur l’origine de ses ecchymoses plutôt que d’avouer qu’elle en est responsable. En effet, en disant la vérité, il s’expose à la honte, alors que par le silence ou le mensonge, il l’évite et sauve son image.

En fin de compte, qui veut se confier à quelqu’un doit le faire au bon moment et à la bonne personne : le confident doit être prêt à recevoir le secret. S’il ne l’est pas, il court le risque de souffrir lui-même. Cyrulnik cite l’exemple de ces enfants de pères déportés qui, revenus de l’enfer, faisaient un récit terrible de ce qu’ils avaient vécu. Les enfants, trop jeunes pour les entendre, n’étaient pas préparés à recevoir des aveux si effrayants.

Celui qui dit sa souffrance le fait d’abord pour lui : ceux qui l’écoutent vont peut-être le considérer autrement. Choisir son confident, dans l’intimité, et son public, beaucoup plus vaste, est essentiel. Si les auditeurs sont dans l’empathie, le blessé s’exprime plus aisément ; il se sent apaisé, car compris.

Pour rebondir après une épreuve, se lancer un défi créatif est un bon outil de défense

La mort d’un parent peut libérer la créativité de celui qui reste. Même si ellss n’osent se l’avouer, certaines personnes se sentent plus libres, plus sereines après le départ d’un proche. La douleur est là, mais la délivrance aussi — il y aurait plus d’orphelins dans les milieux créatifs qu’ailleurs.

Qu’est-ce que la créativité ? Elle n’est ni un don exceptionnel ni une aptitude cérébrale. Liée à l’histoire du blessé-créateur, elle lui donne la faculté de combler la mort et le vide par des images et des mots stylisés. Les enfants dessinent, les adultes écrivent : de grands romanciers et poètes, tels Balzac, Rimbaud ou encore Maupassant, ont connu des séparations précoces. Écrire leur a permis de soigner leurs maux, de mettre une distance entre eux et leur traumatisme : ils ont transformé leur blessure en œuvre d'art. La créativité est fille de la souffrance ; quand on a un compte à régler, qu’on a vécu une épreuve douloureuse, on peut avoir envie d’écrire, de créer. Toutefois, si elle entre parfois en ligne de compte, la souffrance n’est pas la condition “sine qua non” pour devenir créateur.

Le rêve enfin, pour échapper à un réel complètement fou et combler un vide, est une forme de créativité salvatrice : les enfants rêveurs sont ceux qui ont le plus de chance de s’en sortir.
Conclusion

Boris Cyrulnik revient une dernière fois sur le concept de résilience, car, au fond, qui est le résilient ? C’est non seulement celui qui résiste, mais aussi celui qui apprend à vivre avec sa blessure. Il n’est ni invulnérable, ni un surhomme : en tant que vainqueur blessé, il se défend. La résilience est un mécanisme de défense coûteux, un tricot qui se fait, se défait et continue à prendre forme : le devenir intime et le devenir social y sont noués et chaque rencontre est un virage, qui influence la trajectoire de chacun.

Ce qu’il faut retenir de la lecture de ce résumé :

- se reconstruire après un traumatisme, c’est se “tricoter” avec des fils qu’on trouve autour de soi et en soi ;

- un facteur est particulièrement favorable à la résilience de l’enfant : son environnement affectif ;

- tous les traumatismes ne laissent pas les mêmes traces ;

- quand le traumatisme est provoqué par des proches, qu’il se nomme maltraitance, la lutte contre la souffrance est plus âpre ;

- les structures d’accueil aux enfants blessés jouent un rôle déterminant dans leur devenir ;

- écrire sa vie, raconter ses malheurs est un soulagement ;

- oublier ou manipuler la mémoire : méfions-nous de ces deux écueils ;

- vivre dans l’instant, en faisant table rase des souffrances du passé, ne permet pas d’accéder au bonheur ;

- parler allège la sensation que nous avons de notre corps ;

- si le traumatisé souffre, ses proches vivent eux aussi sa souffrance, indirectement ;

- pour rebondir après une épreuve, se lancer un défi créatif est un bon outil de défense.


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