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 Les marchands de doute

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MessageSujet: Les marchands de doute   Mer 28 Juin - 12:23

Les marchands de doute

En lisant ce résumé, vous découvrirez comment l’industrie et parfois le Gouvernement américain ont élaboré une stratégie du doute pour empêcher toute régulation contraire à leurs intérêts.

Vous découvrirez aussi que :

- l’activité scientifique est fortement encadrée par une évaluation permanente entre pairs :

- une poignée de scientifiques renommés n’hésitent pas à manipuler les faits ;

- le devoir d’impartialité des médias est parfois instrumentalisé ;

- nous ne devons pas croire tout ce qu’on nous raconte !

La science peut représenter un danger pour l’industrie lorsqu’elle pointe des méfaits pour l’environnement ou la santé humaine engendrés par l’activité économique. Les industriels réagissent alors grâce à une stratégie mise au point depuis des décennies, consistant à entretenir le doute sur ces risques grâce au concours précieux de certains scientifiques reconnus. L’ouvrage Les marchands de doute, écrit par les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik Conway, analyse, documents à l’appui, comment plusieurs vérités scientifiques furent attaquées et remises en cause pour protéger des intérêts économiques ou politiques.

Dès les années 1950, la science fut utilisée par l’industrie du tabac pour propager le doute sur les dangers de la cigarette

En 1953, un lien scientifique fut établi entre tabac et cancer. Comment réagit alors l’industrie du tabac ? Ce n’était pas une découverte pour elle mais, devant la prise de conscience généralisée qui semblait se profiler, elle décida d’agir et de contrer les arguments présentés.

Conseillée par une agence de relations publiques, elle créa le Comité de l’industrie du tabac pour la recherche, et finança des recherches alternatives afin d’émettre des doutes sur les liens entre tabagisme et cancer. Elle diffusa de manière massive dans les médias, la communauté médicale etc. l’idée qu’il n’y avait pas de preuve irréfutable des méfaits de la cigarette. Pour ce faire, elle sélectionna certaines données au détriment d’autres, et surtout elle attira l’attention sur des détails encore inexpliqués ou anormaux, faisant ainsi naître un doute. Elle finit par transformer un consensus scientifique en « controverse » passionnée.

Malgré cet intense lobbying, un rapport public de 1964, confirmé par un autre en 1967, continua de dénoncer les méfaits du tabac. L’industrie n’abandonna pas et la décennie suivante vit la controverse se poursuivre. Cette stratégie fut plutôt efficace au final puisque sur les cent vingt-cinq plaintes pour atteinte à la santé déposées contre l’industrie du tabac entre 1954 et 1979, seulement neuf furent jugées, et aucune en faveur des plaignants.

En 1979, l’industrie du tabac décida de faire appel à un scientifique renommé, Frederic Seitz, pour coordonner un important programme de recherche, qui visait de façon plus ou moins détournée à établir que de nombreux facteurs, autres que le tabac, pouvaient causer le cancer du poumon. Des sommes très importantes furent de nouveau investies pour entretenir le doute.

Finalement, l’industrie du tabac fut déclarée coupable en 2006 par le RICO Act, où il fut reconnu qu’elle avait « préparé et exécuté un plan destiné à tromper les consommateurs et consommateurs potentiels sur les dangers du tabac ». L’industrie du tabac connaissait les méfaits du tabagisme dès 1953 et conspirait pour cacher ces faits. Cette reconnaissance arriva cependant au bout d’une cinquantaine d’années, période pendant laquelle l’industrie du tabac gagna tous ses procès grâce à sa campagne de désinformation.

Semer le doute sur les travaux scientifiques permet d’empêcher la mise en place de mesures de régulation

Cette lutte de l’industrie contre la science n’est que le premier épisode d’une longue série. Des années 1970 à 1990, l’industrie ou le Gouvernement américain, parfois les deux, s’employèrent à entretenir le doute sur certaines découvertes scientifiques qui menaçaient leurs intérêts.

Cette stratégie, que l’on pourrait appeler la « stratégie du tabac », consiste à « maintenir la controverse active ». Tant qu’un doute est maintenu à propos de la réalité d’un danger établi scientifiquement, cela reporte les mesures de régulation qui seraient à prendre.

Cette stratégie repose sur la « théorie de la décision » établie par Ronald Giere, John Bickle et Robert Mauldin. D’après celle-ci, face à un problème, une analyse rationnelle fonctionne selon le schéma suivant : en cas de connaissance incertaine, la meilleure option est de ne rien faire. En effet, faire quelque chose implique des coûts (financiers, temps investi…) et si l'on n'est pas sûr que ces coûts seront compensés par des bénéfices futurs, il vaut mieux laisser les choses en l'état.

Pour être crédibles, il était nécessaire que ces attaques contre la science soient menées par des scientifiques, financés en sous-main par l’industrie et guidés par des avocats et des experts en relations publiques.

Cette stratégie est menée à bien avec l’aide de quelques scientifiques renommés

Dans les différents cas que nous allons étudier, on retrouve toujours peu ou prou les mêmes protagonistes. Les principaux sont au nombre de quatre : Seitz, Singer, Nierenberg et Jastrow.

Frederic Seitz est physicien. Il a acquis sa notoriété en participant à la construction de la bombe atomique pendant la Seconde guerre mondiale. Plus tard, il devient conseiller scientifique de l’OTAN puis président de l’Académie nationale des sciences de 1962 à 1969 (et à ce titre membre du Conseil scientifique du président), puis président de l’Université Rockefeller dans les années 1970.

Frederic Singer est également physicien. Il est l’une des figures emblématiques du développement des satellites d’observation de la Terre. C’est le premier directeur du Service national des satellites météorologiques. Il devient ensuite directeur scientifique au Département des transports de l’administration Reagan.

William « Bill » Nierenberg est un autre physicien. De 1965 à 1986, il dirige le célèbre Institut Scripps d’océanographie. Comme Seitz, il a contribué à la fabrication de la bombe atomique ; il est ensuite associé à plusieurs laboratoires et programmes d’armement durant la guerre froide.

Enfin, Robert Jastrow est un astrophysicien de grande renommée, auteur d’ouvrages de vulgarisation à succès. Il dirige l’Institut Goddard d’études spatiales de 1961 à 1981. Il a longtemps été impliqué dans le programme spatial américain.

Plusieurs points communs relient ces quatre hommes. Ce sont des « faucons » extrémistes, profondément convaincus de la menace que représente l’Union soviétique et de la nécessité de lutter contre elle. Ce sont des anti-communistes acharnés. Ils appartiennent à des think tanks conservateurs comme l’Institut George C. Marshall.

Ces hommes n’ont pas d’expertise sur les questions d’environnement ou de santé (nous l’avons vu, ce sont tous des physiciens). Ils ont été des chercheurs importants dans leur domaine autrefois, mais cela fait vingt ans qu’ils ne font plus de recherche, encore moins sur les domaines dans lesquels ils interviennent lors des controverses et dont ils ne sont pas du tout des spécialistes.

En revanche, ils ont du pouvoir et de l’influence. Ils ont tous occupé des postes de hauts rangs dans l’administration de la science, où ils se sont fait un important réseau de relations. Ils ont l’habitude de s’exprimer dans les médias et savent attirer l’attention de ceux-ci. A cause de leur rôle dans le programme d’armement du temps de la guerre froide, ils sont connus et très respectés à Washington, voire familiers de la Maison-Blanche.

La réalité de la menace soviétique a été exagérée pour justifier la guerre des étoiles

La stratégie du doute fut employée dans les années 1980 dans un domaine qui illustre bien les oppositions idéologiques au sujet de la guerre froide : le rapport à l’Union soviétique.

Les années 1970 furent marquées par la détente dans les relations Est - Ouest. Mais celle-ci ne plaisait pas à tout le monde et en 1976, ses opposants demandèrent à la CIA de mener une analyse « indépendante » sur les capacités militaires des Soviétiques, laissant ainsi sous-entendre que ces dernières étaient sous-évaluées dans les différents rapports d’agences. Une « équipe B » se mit alors en place et travailla à discréditer les données réunies sur l’arsenal soviétique.

Cependant, les opposants à l’affrontement nucléaire continuaient de gagner du terrain. Certains scientifiques comme Carl Sagan défendaient activement le « gel nucléaire », c’est-à-dire un moratoire sur l’armement atomique. Leurs arguments portaient d’autant plus qu’en 1982, un comité d’experts (le TTAPS) avait commencé à mettre en évidence le risque de « l’hiver nucléaire » : l’explosion d’une bombe atomique causerait un refroidissement considérable, bouleversant ainsi l’équilibre climatique et les activités humaines à la surface du globe.

Face à cela, Ronald Reagan lança en 1983 le projet « Initiative de défense stratégique » (IDS), autrement connu sous le nom de « guerre des étoiles » : il s’agissait de déployer des armes dans l’espace pour se protéger des missiles balistiques ennemis ; ce bouclier, destiné à parer toutes les attaques, rendrait de fait inutile l’arme nucléaire. Cette idée fut combattue par de nombreux scientifiques, qui refusèrent de participer à ce programme de recherches. Mais Jastrow réagit et créa en 1984 l’Institut Marshall avec l’aide notamment d’Edward Teller, de Nierenberg et de Seitz : cette association prit la défense de l’IDS et critiqua la théorie de l’hiver nucléaire, en semant le doute sur celle-ci alors qu’elle avait été validée par la communauté scientifique. Russell Seitz, cousin de Frederic et également physicien, émit notamment de fortes critiques contre ces scientifiques qu’il accusa d’être alarmistes et guidés par des convictions idéologiques. L’ensemble de ces arguments fut abondamment relayé dans les milieux d’affaires et les médias conservateurs.  

L’instauration de mesures de réduction de la pollution prit un important retard à cause du doute jeté sur les causes anthropiques des pluies acides

La majorité des cas auxquels s’attaquent les « scientifiques du doute » concerne la problématique environnementale. Cela commença avec les pluies acides.

En 1963, le projet scientifique « Hubbard Brook » (étude d’une forêt expérimentale du New Hampshire) établit l’existence des pluies acides : les émissions de soufre et d’azote produites par l’industrie et les véhicules peuvent se mêler avec la pluie et les nuages, traverser ainsi de longues distances et affecter les rivières, les lacs et les sols de régions fort éloignées de la source de pollution. La recherche scientifique s’empara alors du sujet et après vingt-cinq années de travaux visant à mieux en comprendre les causes, une synthèse publiée dans une revue grand public porta ce problème à la connaissance de la population. Des négociations s’engagèrent alors entre les pays concernés, notamment les Etats-Unis et le Canada, pour travailler à réduire les sources de pollution responsables de ces pluies acides.

En 1981, l’Académie des sciences confirma le risque représenté par ces pluies acides et la nécessité de travailler à une régulation. Jusque-là donc, tout se passait bien. Mais l’administration Reagan n’était pas satisfaite de ces résultats et, contrairement aux habitudes, missionna un autre comité pour travailler sur ces questions. Elle mit à sa tête Bill Nierenberg et imposa Fred Singer parmi ses membres.

Les travaux du comité se déroulèrent dans une ambiance difficile, Singer luttant contre tous ses collègues pour discréditer leurs résultats. Il était en effet le seul à insister sur la possibilité que les pluies acides aient une cause naturelle, à expliquer que les coûts pour lutter contre celles-ci seraient trop élevés, etc. Le chapitre qu’il était chargé d’écrire, faute de rencontrer un consensus, fut placé en annexe et la synthèse du rapport final (appelée “Résumé pour décideurs”) fut modifiée sans que les membres du comité en soient avertis. Ceux-ci protestèrent une fois le rapport publié, mais ils ne furent guère entendus. Les changements apportés par les conseillers scientifiques du Président Reagan, Singer et Nierenberg, étaient en apparence mineurs : il s’agissait de modifications dans l’ordre des paragraphes, dans certains adjectifs employés, mais au final la tonalité du résumé était complètement différente : les risques étaient fortement minimisés et il était conseillé d’attendre avant d’entreprendre des mesures.

La stratégie fonctionna bien puisqu’en 1984, le Congrès rejeta la mise en œuvre de mesures contre les pluies acides. Il faudra attendre 1990 pour qu’une loi instaure finalement un marché des émissions destiné à réduire les sources de pollution.

En revanche l’acharnement contre les travaux scientifiques sur le trou d’ozone fut moins efficace

En 1970, lors du projet de lancement d’un avion supersonique, les pouvoirs publics s’interrogèrent sur l’impact des activités humaines sur la couche d’ozone. Ils commandèrent une étude, qui aboutit à la publication en 1975 d’un rapport sensiblement édulcoré en comparaison des résultats scientifiques.

Parallèlement à cela, une étude menée par les scientifiques Molina et Rowland établit les effets destructeurs pour l’ozone des chlorofluorocarbones (CFC), c’est-à-dire des décomposés de produits chimiques usuels employés par exemple dans les vaporisateurs ou les réfrigérateurs. Cette nouvelle fit l’effet d’une bombe parmi la population car elle montrait le danger représenté par l’utilisation d’un objet du quotidien, apparemment anodin. L’industrie des aérosols réagit en menant ses propres recherches et en créant deux agences de communication visant à jeter le doute sur les travaux scientifiques. Par exemple, elles défendirent l’idée que la cause de la déplétion de l’ozone serait d’ordre naturel, les éruptions volcaniques rejetant du chlore dans l’atmosphère. Malgré cela, le Gouvernement décida d’interdire l’utilisation des gaz propulseurs en 1979.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 1985, une équipe scientifique alerta sur l’existence d’un immense trou dans la couche d’ozone au-dessus de l’Antarctique, surprenant même les autres scientifiques qui croyaient le problème sous contrôle. Un important programme de recherche internationale se mit alors en place : l’Ozone trends panel, qui aboutit à la publication d’un rapport en 1988. En 1990, une révision du protocole de Montréal décida de l’interdiction totale de la fabrication des CFC dans les années à venir.

Cela n’arrêta pas Fred Singer qui, avec l’aide d’une autre scientifique, Dixie Lee Ray, travailla à inventer un « contre-récit » : le trou d’ozone serait temporaire et il serait lié à un refroidissement naturel de la Terre. Cette bataille se poursuivra jusqu’en 1995, sans réussir cependant à avoir un effet notable sur la réglementation.

Pour discréditer le danger représenté par le tabagisme passif, l’industrie chercha à discréditer la science dans son ensemble.

Revenons à la cigarette. Au début des années 1980, des études scientifiques commencèrent à alerter sur les dangers du tabagisme passif. En 1986, un rapport du Secrétaire d’Etat conclut que le tabagisme passif tue. Une fois encore, l’industrie du tabac réagit énergiquement, en finançant la recherche d’arguments scientifiques alternatifs et la tenue de conférences pour entretenir le doute sur un fait qui commençait à faire consensus.

Elle mit de nouveau à contribution Seitz et Singer. Celui-ci lança en 1990 son « projet politique pour la science et l’environnement » : il ne s’agissait plus de semer le doute sur tel ou tel résultat scientifique, mais de décrédibiliser la science dans son ensemble : cela évitait d’avoir à argumenter au cas par cas. Pour cela, il suffisait de jeter le discrédit sur les scientifiques et de les montrer comme peu objectifs et principalement soucieux de défendre une idéologie. Ceux-ci furent pointés du doigt comme faisant de la « mauvaise science ». Par exemple, l’EPA (agence de protection de l’environnement) fut accusée de truquer les chiffres afin d’exagérer les problèmes et de renforcer son propre rôle de régulation. Dans ce contexte difficile, celle-ci fit tout de même paraître un rapport en 1992 concluant au danger du tabagisme passif.

L’année suivante, s’appuyant sur les réflexions de Singer, l’industrie du tabac fit publier une brochure intitulée Mauvaise science : un manuel ressource, qui détaille les arguments disponibles pour discréditer les scientifiques. Ces arguments ne reposent sur aucune source primaire, sur aucun résultat scientifique : il s’agit d’affirmations présentées comme des faits, sans références sur lesquelles s’appuyer. Ce manuel fut abondamment diffusé, notamment dans les industries soumises à régulation, et reprenait notamment des articles parus dans le Wall Street journal et l’Investor’s Business Daily.

L’attaque contre l’EPA culmina fin 1993 avec la création, soutenue par l’industrie du tabac, du groupe TASSC (The Advancement of Sound Science Coalition – coalition pour la promotion de la bonne science) emmené par l’avocat Steve Milloy, et qui chercha à répandre l’idée que l’EPA faisait de la « science-poubelle ».

Bien longtemps après, une ultime tentative pour discréditer la science consista dans l’attaque menée en 2007 sur les réseaux sociaux contre Rachel Carson. Cette célèbre biologiste a publié en 1962 un ouvrage retentissant, Printemps silencieux, alertant sur les dangers des pesticides et qui a conduit, après dix années de recherches approfondies, à l’interdiction en 1972 du DDT, l’un des principaux pesticides utilisés et l’un des plus persistants. Les détracteurs de Carson l’accusèrent alors, quarante ans après les faits, d’être responsable de la mort de millions de personnes décédées de la malaria. Le DDT avait en effet été utilisé pour éradiquer les moustiques porteurs de la maladie, mais ce sont d’autres raisons qui expliquent que la malaria ne fut pas éradiquée dans de nombreux pays d’Afrique. Là encore, les faits furent manipulés pour montrer que les scientifiques se trompent et conduisent à de mauvaises décisions politiques si l’on se fie à eux.

Le déni du réchauffement climatique a conduit à l’inaction du Gouvernement

Le réchauffement climatique est le principal enjeu environnemental, le plus global, car il touche à la base même de notre économie capitaliste : l’utilisation d’énergie de type fossile.

En 1965, un rapport du scientifique Roger Revelle avait commencé à alerter sur ce sujet. Mais pour des raisons d’agenda politique, il ne fut pas vraiment suivi d’effets. Une nouvelle étude alarmante conduite en 1979 par « les Jason », un groupe de scientifiques indépendants, remit la question à l’ordre du jour. Le Gouvernement commanda alors des études plus approfondies et lança notamment un Comité pour l’évaluation sur le dioxyde de carbone, dont il confia une nouvelle fois la présidence à Bill Nierenberg : les travaux furent marqués par des désaccords entre scientifiques, qui insistaient sur la réalité du dérèglement climatique et les économistes, qui, au nom d’une analyse coûts-bénéfices, préconisaient d’attendre et de poursuivre la recherche avant toute éventuelle prise de mesure. Le rapport mitigé qui en résulta conduisit à un statut quo au niveau politique.

Mais en 1988, le climatologue Hansen, directeur de l’institut Goddard, annonça que le réchauffement climatique, qui était jusque-là une prévision, avait en réalité déjà commencé ; la même année le GIEC fut créé. L’Institut Marshall réagit dès 1989 en publiant un rapport qui attaquait la science du climat. Le GIEC poursuivit néanmoins ses travaux et, rapport après rapport (en 1990 et surtout 1995) établit les preuves du dérèglement climatique et de ses causes. Pendant toutes ces années, l’Institut Marshall contre-attaqua, en niant, non le réchauffement climatique, mais ses causes : le facteur responsable serait, non pas les activités humaines, mais le soleil, ce qui en ferait un processus parfaitement naturel. Pour cela, il n’hésita pas à manipuler les données, par exemple, en s’appuyant sur un graphique du GIEC partiellement tronqué. De même, Singer essaya de faire croire que Revelle avait changé d’avis et doutait à présent de la réalité de ce dérèglement causé par l’homme, tout cela dans un contexte de grave maladie puis de décès de Revelle.

Les attaques furent tout aussi virulentes contre Ben Santer, un scientifique accusé d’avoir modifié le résumé pour décideurs du GIEC, faisant croire à de la manipulation de sa part, alors que ces changements avaient été opérés dans le cadre de relectures et corrections tout à fait habituelles dans le processus scientifique.

L’ensemble de ces attaques visant à décrédibiliser les travaux scientifiques fut efficace puisque, lorsqu’en 1997 fut signé le protocole de Kyoto visant à réduire les gaz à effet de serre, le Congrès américain décida à l’unanimité de ne pas le ratifier.

La stratégie du doute marche car la plupart d’entre nous connaissent mal le fonctionnement de la science

Dans la majorité des cas décrits ci-dessus, la stratégie du doute a fonctionné. Comment expliquer cela ?

L’une des principales raisons est la méconnaissance du grand public, et même de la plupart des décideurs politiques, de la science et de son fonctionnement. Par exemple, la grande majorité d’entre nous ne comprend pas vraiment ce que signifie de dire qu’une chose est la cause d’une autre : nous croyons que les effets sont alors automatiques (telle cause entraîne telle conséquence), alors qu’en réalité cette causalité correspond simplement à des probabilités plus élevées (ce qui explique pourquoi parfois une cause n’entraîne pas la conséquence attendue).

Par ailleurs, nous pensons que la science produit des certitudes ; par conséquent, en l’absence de certitude, nous en déduisons que la science se trompe ou n'est pas achevée. Mais en réalité la science est vivante, c’est un processus et elle évolue constamment. Elle ne fournit qu'un consensus d'experts à un instant T, fondé sur un examen minutieux des faits.

Il est important d’insister ici sur le fait que la science est une œuvre collective. Pour éviter que n’importe qui puisse prétendre n’importe quoi au nom de la science, celle-ci s’est organisée pour construire des garde-fous ; la science moderne a été marquée par l’avènement de mécanismes de contrôle : tout travail scientifique doit subir une évaluation par les pairs. Ce n’est qu’une fois cette étape franchie qu’un article, par exemple, peut être publié dans une revue scientifique, c’est-à-dire une revue disposant d’un comité de lecture. Toute affirmation « scientifique » qui ne se prête pas au jeu de l’évaluation, ou bien qui est rejetée par les autres scientifiques au terme de leur examen, ne peut prétendre être de la science.

Ignorant ces mécanismes, nous mettons sur le même plan des affirmations qui se prétendent toutes scientifiques, alors que certaines ne le sont pas. Les médias sont souvent pris au piège dans ce jeu : les « marchands de doute » les somment d’accorder le même temps de parole, la même visibilité, aux partisans des différents points de vue d’un « débat scientifique », au nom du devoir d’impartialité des médias. Les journalistes se plient, la plupart du temps, à ces injonctions, alors qu’en fait, l'un des deux points de vue est souvent représenté par un ou une poignée d'experts qui s'opposent à tous les autres. Nous accordons le même crédit, la même valeur aux deux, alors que la position fortement minoritaire a déjà eu l’occasion de s’exprimer au sein de la communauté scientifique et n’a pas été reconnue comme valide. La nécessité d’impartialité doit s’appliquer lorsque différentes opinions sont exprimées, mais pas lorsque des idées qui n’ont pas été validées scientifiquement s’opposent à des théories qui, elles, l’ont été (mais dans d’obscures revues scientifiques que le grand public ne lit pas). D’ailleurs, Nierenberg et ses collègues ne faisaient plus de recherche depuis de nombreuses années au moment de toutes ces controverses : ils n’intervenaient plus dans les débats sur des bases scientifiques, mais idéologiques.

Ce sont des raisons idéologiques qui ont conduit certains scientifiques à chercher à discréditer la science

Mais pourquoi donc des scientifiques renommés se sont-ils prêtés à ce jeu ? Pourquoi ont-ils accepté de ne pas suivre les règles de la déontologie scientifique ?

Dans nos exemples, chacun des problèmes soulevés par la science nécessitait d’y répondre en prenant des mesures pour réduire le danger. Cela perturbe le statut quo et oblige à une intervention des pouvoirs publics pour réguler l’activité humaine. C’est là le cœur du problème : les pluies acides, le trou d’ozone, le dérèglement climatique… sont des produits de notre activité économique, des « externalités négatives » du capitalisme. Elles montrent le point faible, les échecs, de celui-ci : le libéralisme économique n’engendre pas que des impacts positifs, il produit également de graves effets pour notre environnement et notre santé, nécessitant l’intervention de l’Etat pour apporter des correctifs. Or, pour les partisans les plus acharnés du capitalisme, ceci est vécu comme une atteinte intolérable à la liberté des êtres humains. Toute régulation étatique est vécue comme une ingérence.

Nous avons vu que Nierenberg, Seitz, Singer, Jastrow et les autres sont de farouches opposants au communisme. Ils ont construit leur carrière et leur respectabilité professionnelle pendant la guerre froide, par exemple en participant aux programmes de recherche sur l’armement. Ils honnissent toute restriction apportée à la liberté pour quelque motif que ce soit.

C’est donc au nom de valeurs idéologiques, pour la « défense de la liberté » qu’ils se sont mis à combattre cette science qu’ils avaient pourtant servie durant des décennies. Ils en sont venus à se baser sur l’un des principes de fonctionnement qu’ils reprochaient tant aux communistes : la fin justifie les moyens. Si la science venait remettre en cause la liberté d’entreprise, et donc pour eux la liberté tout court, alors ils la combattraient.

Conclusion

En conclusion, les « marchands de doute » ont prospéré et leur stratégie a souvent été efficace en raison de notre méconnaissance du fonctionnement de la science. Devant notre ignorance, rien n’est plus facile que de la discréditer. Que pouvons-nous faire face à cela ? Notre responsabilité est de nous informer : qui est vraiment cet « expert scientifique » qui nous parle ? Quelles recherches a-t-il effectuées ? Ont-elles été publiées dans des revues scientifiques ? Qui finance ses travaux ? Une fois les doutes levés, nous devons faire confiance aux experts scientifiques, et uniquement à eux, sur les sujets qui touchent à la science.

Que retenir de la lecture de ce résumé :

- dès les années 1950, la science fut utilisée par l’industrie du tabac pour propager le doute sur les dangers de la cigarette ;

- semer le doute sur les travaux scientifiques permet d’empêcher la mise en place de mesures de régulation ;

- cette stratégie est menée à bien avec l’aide de quelques scientifiques renommés ;

- la réalité de la menace soviétique a été exagérée pour justifier la guerre des étoiles ;

- l’instauration de mesures de réduction de la pollution prit un important retard à cause du doute jeté sur les causes anthropiques des pluies acides ;

- en revanche, l’acharnement contre les travaux scientifiques sur le trou d’ozone fut moins efficace ;

- pour discréditer le danger représenté par le tabagisme passif, l’industrie chercha à discréditer la science dans son ensemble ;

- le déni du réchauffement climatique a conduit à l’inaction du Gouvernement ;

- la stratégie du doute marche car la plupart d’entre nous connaissent mal le fonctionnement de la science ;

- ce sont des raisons idéologiques qui ont conduit certains scientifiques à chercher à discréditer la science.
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